Mon ami libanais me parle de la grève!

Mon ami libanais me parle de la grève!

Posted on 09/12/2012

Mon ami libanais m’a raconté:
Le Liban était et est toujours objet de plusieurs conflits et de plusieurs tendances socio-politiques. On se plaisait à dire qu’on était en train de nous battre entre nous, mais plus souvent on se battait plus pour les autres. Les grèves étaient pour la plupart générales et imposées à tous. On ne pouvait pas vraiment s’opposer à la grève car cela nous exposait au danger de subir les foudres de celui qui a déclenché la grève. Il fallait se taire et suivre, à moins de vouloir se battre et courir des risques.

Élève, je trouvais les journées de grève excitantes et même édifiante à tous les niveaux. C’était l’occasion de se bâtir une conscience politique et sociale, de renforcer les relations d’amitié avec les copains et copines, et surtout aussi de se rapprocher des professeurs et administrateurs, les connaître un peu plus, et surtout se faire connaître et reconnaître par eux. Il n’était pas rare que la horde d’élèves se divisent en pour et contre la grève. Même situation s’observait chez les professeurs tout aussi impactés que nous, élèves, par les grèves et par les motifs et les actions qui amènent la grève. Plusieurs de nos professeurs étaient politisés, surtout les jeunes parmi eux. On discutait politique avec eux, de façon instructive, sérieuse ou moins sérieuse. Il y en a qui s’affichaient ouvertement de telle ou telle obédience. On devinait les allégeances politiques des autres, ou on pensait les deviner, à leur accoutrement, leur nom, leur ville ou village d’origine, et ainsi de suite. Nous pouvions nous tromper et nous nous trompions fréquemment, mais cela ajoutait à la surprise de la découverte et donc de notre apprentissage.

Mon ami libanais marquait un silence au souvenir d’une des périodes de guerre au Liban pendant laquelle sa région était dominée par l’armée syrienne. Les milices pro-syriennes avaient le haut du pavé à Tripoli et venaient de mater les milices anti-syriennes dans une de ces batailles qui commencent et finissent on ne sait pas pourquoi et quand et comment. Comme le lycée où je finissais mon bacc était situé dans le quartier de Jabal Mohsen, il fallait négocier tous les jours les relations ou les non relations avec les autres, ceux et celles (plutôt rares) qui étaient censés étudier, mais qui tout en étant étudiants sur les mêmes bancs scolaires que nous, passaient leurs journées à embêter les professeurs, draguer les filles, et surtout déambuler dans la cours d’école. Je ne pouvais pas jurer qu’ils étaient miliciens. Par contre, ils le prétendaient et défendaient la position de la milice de leur région. Un jour, la grève était initiée par leur groupe ainsi que par le mouvement pro-syrien. Sans raison convaincante, et à quelques jours des examens, nous avions décidé de nous opposer à cet appel à a grève et exiger de rentrer en classe. Notre groupe de “studieux”, ainsi nous appelaient-ils, était chétif, composé de 7 ou huit étudiants non politisés, jeunes, voulant en finir avec le lycée en arrachant un diplôme et s’arrachant du même coup à la trainerie du lycée. La confrontation même verbale entre les “studieux” et les grévistes n’était pas sans enflammer la crainte, sinon la peur, de l’administration et des professeurs. La sagesse du directeur faisait souvent en sorte de calmer les ardeurs et de nous raisonner. Ce jour-là, le professeur de physique acceptait de donner son cours, faisant fi de la grève et des manifestations dehors. Notre groupe est entré et a suivi les trois heures de cours tel que prévu. A la sortie de l’école, on nous attendait avec des bâtons et surtout avec une pluie de souliers et des menaces avec des revolvers brandis en l’air. Sauve qui peut, dirait-on aujourd’hui, le cœur bondissant dans notre poitrine, mais l’excitation au summum. Je me souviens encore de la gang formé de quatre larrons courir sous la pluie dans une pente descendante vers la ville, se réfugier dans la maison familiale de l’un d’entre nous la plus proche de l’école. Le rire l’emportait souvent. Un rire d’insouciance, et de victoire, mêlé à des discussions, des rêves et des idées discutées haut et fort, et qui finissait souvent par un repas préparé et offert par la mère de l’un d’entre nous quand ce n’est pas le fruit de nos tentatives culinaires plus ou moins ratées.

A ce moment-là, mon ami libanais cesse de parler, respire profondément le regard perdu dans le plafond comme s’il regardait le passé à travers un trou qui m’est invisible. J’évite de le déranger pour ne pas le ramener au présent et de peur de lui couper le fil qu’il semble tenir par le bout des doigts de sa pensée. C’est fragile ! Et difficile de lui arracher des souvenirs, et de lui demander de les raconter.